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    ichiro
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    Benjoin Bois de Rose

    C’est un résineux beaucoup plus « vénusien » que le santal. Un autre monde. Après le santal Mysore, on a presque envie de sourire, après tant de d’âcreté et de gravité. L’odeur, très raffinée, élève immédiatement le cœur, les pensées, les sentiments. Elle est rassurante, réconfortante même, éminemment positive. On pourrait spontanément l’associer aux qualités de bonté, de bienveillance, d’aménité. Sa qualité est d’être naturelle : profonde sans être lourde, légère sans être superficielle. Elle dit sans peser, elle élève sans effort. Au fil des heures, l’odeur s’affine, se fait de plus en plus subtile, devenant même très distinguée. Après quelques heures, elle laisse sur la peau une trace inimitable, extrêmement raffinée, très légèrement fruitée, d’une douceur veloutée presque émouvante. C’est à cette suavité incomparable, déposée comme empreinte sur le corps tout au long du jour (et même de la nuit), que l’on prend conscience de ce qu’est véritablement un parfum naturel : il dure sans effort, il s’incorpore au corps en y laissant une odeur singulière, unique. Loin d’être le résineux un peu primaire que l’on serait tenté de juger de haut à la première senteur, le benjoin s’avère racé, noble même, tant il occulte sa distinction sous une bonhomie apparente.

    Benjoin Kashmire

    Un autre benjoin, s’exprimant dans un autre langage. C’est évidemment un résineux de même famille, mais, en même temps, c’est autre chose. C’est toujours fascinant de percevoir la singularité dans la proximité : même si deux frères sont frères, chacun est unique, chacun est différent. En note de tête, le benjoin Kashmire est plus profond, plus mystérieux, plus mâle : moins séducteur, moins ample, plus sobre. En note de cœur, vient ensuite un très subtil parfum de bois, assez sauvage, un peu âcre mais très délicat, qui ramène au sol, à la terre : on est loin des transports aériens du premier benjoin. Comme le santal (mais en beaucoup plus épuré), il est à la fois terrestre et aérien : il part du sol, de l’humus pour toucher l’âme. Au bout de quelques heures, il laisse sur la peau, en note de fond, une trace suave, délicate, très légèrement vanillée, très proche du premier parfum. Plus complexe que le premier benjoin, le benjoin Kashmire est aussi plus subtil, plus sophistiqué en ce sens qu’il développe une palette d’odeurs plus riche, plus variée.

    Ciste

    A la première senteur, le ciste peut paraître primaire, tant l’odeur est forte, presque agressive. On se croirait dans une ébénisterie. C’est un résineux puissant, robuste, primitif, entier, massif. L’odeur est plus âcre que le benjoin, plus mâle aussi. Cependant, au fil des heures, elle s’affine, se déleste, pour laisser sur la peau une note plus épurée mais de même facture que la première odeur, simplement de moindre intensité, qui débouche cependant (mais un peu plus tard) sur une odeur plus grave, presque sapientiale, qui rappelle d’ailleurs un peu l’encens. Après bien des heures, le ciste laisse enfin sur la peau une note de fond très raffinée comme le benjoin, très douce, légèrement fruitée. En fin de compte, chacun de ces trois résineux se retrouve, en dépit de ses particularités d’origine, au centre d’un même cœur d’odeur. En association avec le benjoin, le ciste révèle toute son originalité et sa richesse. C’est comme si on réunissait mâle et femelle : les deux parfums sont merveilleusement complémentaires. Un régal.

    Ciste (suite)
    Après quelques jours de compagnonnage, je me rends compte que le ciste me correspond parfaitement. Après des premières notes puissamment résineuses, c’est un parfum qui s’approfondit noblement sur la peau, « s’intériorisant » de plus en plus, au point de rappeler un peu l’encens, mais sans être lourd ni austère. C’est un parfum à la fois sapiential et naturel, un vrai bonheur.

    #50016

    ichiro
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    Encens
    Un peu comme le santal, l’encens est un parfum difficile à sentir dans un premier temps. Il faut de l’éducation pour en capter toute la richesse. Complexe, singulier, l’encens échappe à tous les canons conventionnels, loin de l’image religieuse et quelque peu compassée qu’on lui prête d’ordinaire, notamment lorsqu’on le sent à la fumigation. C’est que le produit obtenu par extraction de l’huile essentielle va bien au-delà de l’odeur proprement dite, si naturelle soit-elle, puisqu’il en véhicule plus directement l’esprit. Ici, l’encens est complexe, profond, mystérieux : on se trouve comme subitement plongé dans un monde très ancien, antérieur à l’humanité actuelle. L’effet de dépaysement est si grand qu’il faut du temps pour capter ces senteurs étranges, l’insolite étant accentué par le fait que le parfum est non seulement très riche d’odeurs, mais aussi extrêmement mouvant, évoluant sans cesse, me faisant penser à ces paysages nordiques où le ciel, par l’illusion des nuages qui défilent à grande vitesse, poussés par un vent puissant, semble glisser au-dessus de la terre. Mais si l’explorateur fait l’effort de pénétrer cet inconnu, sans carte ni boussole, sans préjugés, l’expérience, unique et fascinante, devient une vraie découverte. En outre, plus on sent l’encens, plus on le découvre sous de nouveaux angles car, tel un diamant, il brille sous des facettes constamment changeantes.
    Au départ, l’odeur peut être simultanément ou successivement citronnée, fleurie, résineuse, épicée, camphrée ou mentholée. Selon le moment, c’est la note hespéridée, balsamique, épicée ou camphrée qui prédomine, l’ensemble de ces tons se combinant chaque fois de manière différente, de sorte qu’on a une sensation particulière de stabilité dans le mouvement.
    Vient ensuite la note la plus énigmatique, la plus déroutante du parfum : on perçoit d’abord une note chaude, lourde, nettement animale, presque fauve, se combinant de manière étrange avec les tons précités, donnant l’impression de sentir une fourrure parfumée. En réalité, l’odeur est hormonale, c’est vraiment la présence d’un être ; et il faut du temps pour s’acclimater à cette présence au milieu de ces senteurs. Le mariage est troublant car on se situe olfactivement à la croisée d’un genre, à la jonction de l’animal, du végétal, du floral et du balsamique, pouvant par exemple suggérer l’odeur de la civette associée à un floral ou un végétal.
    En note de fond, le parfum s’estompe sur la peau, conservant cependant toute sa richesse, son mystère, sa profondeur, sa complexité, combinant des notes boisées, ambrées, balsamiques, fleuries, camphrées et épicées, l’élégance, la distinction de cette dernière mouture rappelant d’ailleurs l’odeur si noble et délicate de la résine qui se dégage à la fumigation.

    L’autre caractéristique remarquable de l’encens est qu’il épouse de manière étonnante les parfums auxquels il s’associe, se fondant littéralement en eux, agissant comme en arrière-plan, de sorte que c’est le parfum auquel il se marie qui apparaît souvent en premier plan, mais comme enrichi ou transformé selon le cas par cette présence sous-jacente. On peut d’ailleurs penser que c’est en partie pour cela que l’encens a de tous temps été qualifié de parfum « mâle » : c’est en ne se mettant jamais en avant que son action de présence se fait le plus sentir, ce qui constitue bien la signature de la véritable autorité.
    L’encens joue par exemple avec l’ambre gris, très volatile, un rôle remarquable de fixateur, lui conférant une tenue et une stabilité surprenantes. Il fond dans l’ambre, occultant ses notes les plus caractéristiques, pour l’épouser, l’enrichir de l’intérieur, ce qui donne une fragrance ambrée ample, généreuse, chaleureuse, puissamment aromatique, exhalant presque comme un arôme de vieux vin, sans pour autant oblitérer – et c’est là toute la grâce de ce mariage – la note si caractéristique de l’ambre gris. L’encens magnifie l’ambre.
    L’encens joue ce même rôle de fixateur et d’amplificateur avec la civette, qu’il enrichit sans la dénaturer. Alors que le parfum de civette est fugace, avec l’encens, il perdure de manière étonnamment stable, sans perdre aucunement cette touche d’infinie tendresse qui lui est si caractéristique. Ici encore, l’encens fond dans la civette, conjuguant sa touche animale à celle de la civette pour produire une fragrance hormonale, chaude et feutrée, d’une douceur confondante. Avec le temps, la fragrance peut adopter une touche plus fleurie, rappelant comme en filigrane les notes hespéridées de l’encens.
    Avec le castoréum, l’encens ne joue pas le rôle de fixateur, le parfum étant par lui-même tenace. En revanche, il le magnifie, se fondant dans sa note cuirée pour dégager un daim très élégant, pouvant parfois se transformer en aromatique délicatement fleuri, suggérant le styrax. Avec le temps, la senteur devient plus balsamique, avec des notes fumées qui rappellent le castoréum.
    Avec la mousse de chêne, l’encens ne joue pas non plus le rôle de fixateur mais d’amplificateur en renforçant sa note ambrée. Au début, la fragrance, très originale, laisse émerger des notes assez fauves, proches du castoreum, en alternance avec les effluves marins de la mousse. Puis elle se stabilise pour produire un parfum hormonal rappelant puissamment l’ambre gris. A la longue, les notes hormonales s’estompent, le parfum devenant plus boisé, presque vert, laissant émerger quelques touches hespéridées de l’encens.
    Combinée à l’encens, la rose, quant à elle, adopte d’emblée une note délicieusement camphrée, pour développer ensuite une senteur florale, chaude et hormonale, très fine.

    Myrrhe
    L’odeur de tête, très forte, fait immédiatement penser au suc de réglisse. La note, très agréable, très sensuelle, voluptueuse même, est à la fois fruitée et boisée. En s’épaississant un peu, elle fait également penser à la figue, mais à une figue bien mûre, éclatée, caramélisée par le soleil, venant d’un vénérable figuier qui, quelque part en orient, aurait été chauffé à blanc toute la journée par la canicule. L’atmosphère est chaude, lourde et comme alanguie. On sent cette odeur réglissée et fruitée à la fumigation de la résine, mais ici elle apparaît dans toute sa force, sa sensualité, de manière beaucoup plus charnelle.
    Au fur et à mesure que l’odeur s’approfondit sur la peau, le cachet balsamique de la résine émerge lentement, donnant alors à la fragrance une note plus ambrée, moins fruitée, plus fine, plus subtile, plus élégante, mais toujours très aromatique, parfumant la peau très longtemps. C’est ce cachet ambré, chaud et sensuel qui constitue sa note de fond, tenace sur le long terme.

    Comme l’encens, la myrrhe épouse parfaitement les parfums, mais en procédant d’une manière inverse conduisant cependant au même but : au lieu d’occulter ses notes les plus caractéristiques pour effectuer, comme l’encens, une sorte de fusion en arrière-plan, la myrrhe développe tout au contraire ses notes les plus sensuelles, ce qui contribue cependant à enrichir, renforcer et magnifier les senteurs auxquelles elle se marie, en les enveloppant de toute son ampleur aromatique. C’est sans doute pour cela, là aussi, que la myrrhe a toujours été qualifiée de parfum « femelle », puisque c’est en exprimant si généreusement et si positivement ce qu’elle est que sa contribution aux parfums auxquels elle s’associe devient si enrichissante. Comme on va le voir, le résultat, surprenant, original, est ravissant.
    La myrrhe magnifie l’ambre gris en amplifiant son caractère ambré, en le réchauffant, ce qui produit un aromatique très sensuel, à la fois fin et puissant, sorte d’ambre fruité vraiment irrésistible. Comme l’encens, la myrrhe joue le rôle ici de fixateur.
    Elle se marie tout aussi bien avec la civette (jouant encore ici le rôle de fixateur) dont elle aromatise la note animale, en lui donnant une ampleur chaude, sensuelle et fruitée merveilleuse.
    La myrrhe épouse remarquablement le castoreum, dont elle relève le cuir pour lui donner une ampleur terriblement sensuelle. Le résultat est spectaculaire : l’arôme, sorte de figue cuirée ou de daim fruité, boisé très aromatique, est irrésistible.
    Comme pour l’ambre, la myrrhe enrichit la mousse de chêne en réchauffant ses notes ambrées, relevant ses notes boisées, ce qui produit là encore un aromatique très original.
    Avec la rose cependant, le niveau de l’échange change, car ici on devrait vraiment parler d’union, tant les senteurs réciproques de l’une et de l’autre se confondent, s’entrelacent, pour finalement se neutraliser dans cette étonnante relation. L’acidité de tête de la rose, ainsi que son envoûtante sensualité florale, sont ici littéralement absorbées par cette fusion. De même, les puissantes senteurs fruites et ambrées de la myrrhe s’évanouissent ici comme si elles n’avaient jamais existé. De cette extinction réciproque (marque insigne de l’amour), naît un parfum floral extrêmement fin, très délicatement ambré, très subtilement réglissé, d’une merveilleuse suavité. Fleur nuptiale : sorte d’hélichryse ambrée.
    Le choc est encore plus saisissant avec l’encens. Ce n’est pas pour rien que l’on parle depuis toujours de polarité entre l’encens et la myrrhe, chacun représentant une sorte de pôle olfactif dont le mariage signifie l’union des contraires, équivalant donc à la totalité parfaite. Lorsqu’ils s’unissent, encens et myrrhe s’évanouissent littéralement, ce qui produit une sorte de « blanc » olfactif impressionnant, me faisant personnellement penser au ressac des vagues lorsqu’elles reviennent vers l’océan: on a l’impression que tout se retire brusquement, comme au moment de la mort. Cette impression de blanc olfactif n’est certainement pas fortuite, l’étymologie même du mot oliban, désignant l’encens, évoquant, à travers sa racine arabe LBN, l’idée première de blancheur. La grâce est que, de ce blanc, de ce grand silence, émerge, transparent, diaphane, un parfum balsamique très délicat, subtilement ambré et fruité, d’une subtilité rare, qui lentement prend corps. A ce moment, on touche à peine sur terre. Le produit de l’amour, c’est la paix.

    Styrax
    On pense immédiatement à l’amande ; et même, plus anecdotiquement, à ces petits pots ronds de colle blanche, munis d’une spatule, que l’on a à l’école lorsqu’on est enfant. L’odeur est délicieuse, très aromatique et surtout très délicate. Très vite, la première note s’estompe un peu, laissant apparaître, comme en filigrane, une senteur raffinée de gousse de vanille, avec une pointe florale très délicate, mais aussi une touche subtilement fruitée, comme framboisée. On se rend compte cependant que la note beurrée de l’amande reste sous-jacente, comme note de fond, donnant une texture veloutée à la fragrance, associée également à une infime touche balsamique en arrière-plan. S’il n’y avait pas cette note de fond amandée, l’atmosphère serait tellement diaphane, légère et aérienne, qu’elle serait presque irréelle. Mais justement, le beurre très fin de l’amande apporte une douceur ouatée à ce parfum, et surtout une touche maternelle extrêmement tendre, intime, qui fait penser à l’odeur de corps de maman. On songe inévitablement à l’iris, mais en plus chaud, en plus doux, en plus tendre.
    Du reste, si on conjugue le styrax à l’iris, on a la sensation confondante de se retrouver brusquement blotti, de nombreuses années en arrière, contre le sein de maman. Le parfum, d’une infinie tendresse, d’une sérénité totale, dégage une paix néo-natale émouvante, donnant cependant aussi la sensation d’une régression infantile qui me fait mieux comprendre mes résistances vis-à-vis de l’iris. Ce qui est intéressant ici, dans ce couplage, est que les notes froides et presque acides de l’iris sont comme absorbées dans la ouate, doucement réchauffées par la tiédeur hormonale du styrax.
    Plus prosaïquement, je verrais bien cette fragrance comme parfum d’ambiance dans les magasins pour bébé.
    Volatile, le styrax possède la particularité, tout comme le bois de rose, de maintenir cependant une note de fond ténue mais persistante. Associé d’ailleurs au bois de rose, le styrax fixe les notes les plus volatiles de celui-ci, tandis que ces dernières enrichissent sa senteur amandée, lui procurant un corps aromatique plus sensuel, plus ample.
    Comme on le constate, le parfum dégagé par l’huile essentielle du styrax est beaucoup plus fin et profond que celui sucré, doucereux, mielleux et presque sirupeux qui s’exhale de la fumigation.

    #50017

    ichiro
    Member

    Tu dis que le styrax que tu utilises provient du liquidambar orientalis, mais certaines sources indiquent que cette résine n’est plus disponible, à l’exception du liquidambar stiracflua, qui est en la variante américaine. Par ailleurs, on décrit l’odeur du styrax liquidambar comme balsamique, florale, animale, cuirée, goudronnée, chaude, épicée, sentant un peu la cannelle, et il ne me semble pas que cela correspond à l’odeur de celui que tu nous fournis. En revanche, j’ai senti en fumigation le styrax officinalis, extrait d’un aliboufier qui est le cousin du benjoin, et provenant de Turquie, dont l’odeur fine, fruitée et sucrée correspond beaucoup plus clairement à celle que tu proposes. Qu’en penses-tu ?

    Autre point de détail : je ne sais toujours pas si l’oppoponax est une résine d’arbre (comme le benjoin ou l’encens) ou une résine de plante (comme le ciste ou le galbanum), car on dit indifféremment l’un ou l’autre, selon la source.

    #50018

    En principe le styrax que j’ai es d’Asie Mineure, mais selon mes informations c’est bien le liquidambar orientalis alors que c’est le styrax officinalis des antiques civilisations qui n’est pas distillé ni utilisé par l’industrie.
    Mais je ne suis pas un botaniste.
    Toujours selon mes info, l’Oppoponax est une gomme résine comme le styrax et le benjoin.

    AbdesSalaam Attar
    Compositore Profumiere

    #50019

    ichiro
    Member

    Opoponax
    (solution alcoolisée en spray)
    L’odeur est citronnée mais sans acidité, évoquant plutôt la douceur de la bergamote, rappelant davantage en fait la mandarine, et se rapprochant le plus nettement de l’odeur de la clémentine. Typiquement hespéridé, le parfum procure une note de tête qui se volatilise très vite, laissant une touche de fond douce et subtile, plus nettement basalmique, toujours délicatement fruitée comme un agrume.
    Le mystère de son origine reste entier : d’un côté, les botanistes indiquent que c’est une plante herbacée de la famille des Apiaceae (Oppoponax Chironium), poussant principalement en méditerranée, en Asie mineure et en Iran. Ce constat accréditerait la thèse selon laquelle ce parfum aurait été très prisé en Europe au XVI° siècle. D’un autre côté, des sources plus proches de la parfumerie présentent l’oppoponax comme une résine d’arbre venant de la corne de l’Afrique ou du Moyen Orient. On lui attribue alors l’appellation de Commiphora Erythaea, ce qui correspond bien à l’origine géographique, mais aussi à son qualificatif de « myrrhe douce ». On décrit alors son odeur comme « basalmique, chaude, ambrée, terreuse et résineuse », ou comme « exhalant un parfum mystérieux de vieux bouchon à vin, basalmique, boisé et sucré », ce qui, en tous les cas, ne correspond plus à la même matière. Cette description crédibilise cependant la relation historique selon laquelle que le roi Salomon l’aurait considéré comme le plus noble des encens. Mystère, donc.
    Il se peut que le terme « opoponax », à l’instar du « styrax », soit une appellation générique concernant deux matières vraiment différentes.

    Galbanum
    (solution alcoolisée en spray)
    La note de tête, assez forte, verte, sèche, pointue, presque amère, subtilement épicée, évoque, d’un côté, l’herbe sèche; de l’autre, par sa senteur térébenthinée, l’arbre plus que la plante. Amère, elle rappelle en effet, en moins camphré, en plus vert, la note de tête du cyprès, et, plus indirectement, celle du génevrier. On se retrouve donc au croisement de l’herbacé et du bois amer et un peu épicé. Très originale, cette senteur possède une telle singularité qu’on ne l’oublie pas après l’avoir senti la première fois. Très montante, elle est aussi étonnamment volatile, s’estompant aussi vite qu’elle est venue, donnant un peu l’impression d’un simple passage, d’une simple apparition. En revanche, la trace que la plante laisse sur la peau constitue une note de fond aussi complexe que fine et imperceptible: boisée, chyprée, terreuse, très subtilement ambrée, amandée, basalmique et camphrée, rappelant les couleurs souterraines de la mousse d’arbre, pouvant même évoquer, comme en filigrane, les notes les plus profondes de la lavande.
    C’est à la richesse de cette évocation que l’on saisit que le galbanum doit jouer pour le parfumeur un rôle fondamental d’arrière-plan (à la manière de l’ambre gris ou de la mousse de chêne), soutenant, densifiant et unifiant dans l’ombre les parfums boisés, chyprés ou fougères, et pourquoi pas certains floraux. Même si son odeur est typique, l’intérêt du galbanum n’est pas tant en lui-même que dans la manière dont il se marie avec les autres parfums : de manière générale, on a l’impression que le galbanum agit comme une gomme, arrondissant les angles, les aspérités, pour apporter une note plus ronde, plus sensuelle, presque florale, mais aussi plus équilibrée aux senteurs qu’il épouse de l’intérieur. Entremetteur doué, il facilite les unions. Cela joue par exemple avec le patchouli, dont il atténue les excès sans amoindrir le caractère. La connivence est plus manifeste avec le vétiver, dont il épouse la singularité tout en lui associant très finement la sienne : cela donne un bois fin et original, à la limite du floral, plus élégant que le vétiver à l’état brut. Le galbanum arrondit aussi la mousse de chêne, atténuant son caractère iodé et presque acide, lui procurant un velouté et une finesse presque semblables à la mousse d’arbre. Le mariage avec le cèdre, également, est très raffiné, le galbanum atténuant sa saveur un peu miellée qui peut déplaire, lui apportant de surcroît une touche florale très subtile et délicate. De même, il atténue la note très sucrée du santal de Mysore, lui apportant une tonalité boisée plus amère qui, certes, lui enlève un peu de sa spécificité, mais permet du même coup une fusion plus harmonieuse avec d’autres senteurs. Même constat avec la rose : il atténue son acidité de tête, ce qui peut faciliter l’anonymat, la transparence dans son mariage à d’autres odeurs. Avec la lavande, enfin, l’accord devient ici synthèse: la fleur, magnifiée par la plante, qui lui procure un baume, un velouté incomparables, lui apportant de surcroît le caractère solaire qui lui fait défaut, abandonne le caractère un peu énigmatique de sa senteur très intérieure pour adopter une fragrance épanouie, sorte de boisé floral, d’un arôme suave et confondant.

    #50020

    ichiro
    Member

    Ciste
    (solution alcoolisée en spray)
    La solution alcoolisée est à la fois fidèle et différente du résinoïde à l’état brut (que j’avais senti en mélange avec l’essence de bois de cèdre). Le parfum est presque aussi puissant qu’à l’état pur, paraissant cependant ici plus aromatique, moins âcre, moins terreux, moins fumé. La teinte ambrée, si caractéristique du ciste, ressort également plus nettement. Le parfum gagne en ampleur tout autant qu’en profondeur. Ici aussi, on pourrait reprendre l’idée de la distance nécessaire pour obtenir une bonne vue: c’est en se tenant plus loin (en le sentant plus dilué) qu’on l’apprécie plus clairement. La richesse de l’arôme est vraiment spectaculaire, empruntant simultanément des notes boisées (évoquant le santal), des notes fleuries, résineuses, basalmiques. La note de fond, résineuse, est extrêmement persistante sur la peau. A lui seul, le ciste est un parfum splendide, à part entière. De plus, il se marie harmonieusement à maints parfums.

    #50021

    Tu viens d’une culture de parfums spray.
    J’insiste sur le fait que tu dois arriver a aimer le parfum pur et non dilué, a abattre cette distance, a ne pas chercher a voir mieux de loin mais au contraire a te jeter dans la bouteille.
    Tu dois seulement apprendre a mettre chaque parfum pur a son endroit juste.
    Le ciste doit être mis sur le dos des mains, il est bon de loin, c’est vrai, et tous les parfums comme lui, la mousse de chêne, le Vetyver par exemple doivent être mis là, car la main est l’endroit le plus éloigné du nez sur lequel on porte le parfum.
    l’Encens sur la poitrine, la Tubéreuse derrière le cou, le patchouli sous les aisselles, l’ylang sur une épaule, la rose sur un coté de la barbe, la civette sous le menton.
    L’art de se parfumer est a son apogée avec les produits purs.
    Le parfum dilué est un plaisir c’est vrai, mais ce n’est vrai, a mon avis, que pour les compositions.

    AbdesSalaam Attar
    Compositore Profumiere

    #50022

    ichiro
    Member

    Le près et le loin
    Bien sûr qu’il faut savoir sentir (et apprécier) les matières premières à l’état pur. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait avec les produits purs que tu m’as envoyés parallèlement aux sprays. Et ce n’est pas parce que je ne les ai pas tous commentés (je l’ai tout de même fait avec le musc, le santal, le cèdre, l’iris, les résinoïdes de ciste et de benjoin) que je ne les ai pas appréciés. Bien au contraire. Mais l’impression est pour moi parfois trop forte, trop intense (je pense à l’essence de rose, au castoréum pur) pour avoir la distanciation nécessaire me permettant d’en dégager une intellection nette et claire, et, partant, d’en transmettre une bonne lecture. De ce point de vue, c’est vrai que, pour moi, le spray peut m’apporter cette distanciation. Mais l’un ne va pas sans l’autre : je décode d’autant mieux le santal en spray que je l’ai d’abord senti (et apprécié) à l’état pur. Du reste, je préfère de beaucoup la matière pure que diluée (c’est pour cela que je commente surtout maintenant des huiles essentielles), mais l’usage n’en est pas du tout le même : le produit pur est une sensation forte, unique, irremplaçable. Mais parce qu’on la vit intensément, on ne la raconte pas toujours. C’est comme l’amour : dans l’expérience, on ne parle pas. Le goût pour le produit dilué relève, en revanche, d’une jouissance plus intellectuelle : c’est la joie de pouvoir comprendre ce que l’on a aimé. Mais ces deux sources de plaisir, si différentes soient-elles en nature (pas simplement en degré), ne sont pas contradictoires. Elles sont complémentaires : il est tout aussi bon de plonger dans la sensation pure que de pouvoir s’en dégager pour mieux en capter le sens, en décrypter l’intelligence. Les deux perspectives sont indissociables, il n’y a aucune dualité entre les deux.
    Ce que je constate en revanche, c’est qu’on s’exprime bien peu dans le monde de la parfumerie. Les descriptifs d’odeurs, concernant les matières premières (ce qu’Edmond Roudnitska appelait « les fichiers d’odeurs ») sont étonnamment conventionnels, insipides, laconiques et ternes, comme si on ne pouvait transmettre en profondeur ce qu’on ressent. Que je sache, aucun ouvrage ne traite sérieusement du sujet. Et pourtant, il est la base même du métier de parfumeur : une grande partie de l’apprentissage se fait sur ce thème. Peut-être est-ce voulu pour entretenir le culte et le mystère, par crainte aussi de se voir voler une idée (crainte stupide: comment peut-on voler une idée ? Ce qu’on peut voler, c’est seulement sa forme. Or qu’est-ce qu’une forme sans l’esprit qui la soutient ? Les êtres ne réfléchissent pas, non pas parce qu’ils sont bêtes, mais parce qu’ils ne sont pas eux-mêmes), la rétention d’information, en France notamment (patrie de bien des grands parfumeurs), étant une spécialité de médiocrité nationale, a fortiori dans le monde si secret de la parfumerie.

    #50023

    Ce qui semble simple pour toi ne l’est pas pour les pauvres parfumeurs, pour décrire les odeurs il faut avoir a la foi le gout du nez, le gout littéraire e celui de l’intériorité.
    La conventionalité laisse au parfumeur le rôle de composer et au critique le rôle de commenter.
    La pluralité d’aptitudes et d’arts si naturels dans la culture islamique est complètement étrangère a notre culture moderne, et l’exemple de Léonard, si courant chez les arabes, reste une exception chez nous.
    La figure de l’homme spécialisé est l’opposé de celle de l’Homme Total, orateur, poète, guerrier, scientiste et artiste.

    AbdesSalaam Attar
    Compositore Profumiere

    #50024

    ichiro
    Member

    C’est quand on devient parfumeur qu’on ne l’est plus. Lorsque les conventions rattrapent l’homme que, n’étant plus lui-même, il devient quelqu’un. Ni orient ni occident : la terre est une (comme toi-même le rappelait fort justement à propos du parfum Tasnim). Ce que tu appelles « l’Homme Total » n’est que l’homme lui-même : ce que nous sommes depuis toujours. Rien ne peut empêcher un être, quel que soit l’endroit de la terre où il vit, d’être tout entier lui-même, dans sa magnifique singularité. C’est lui, alors, le parfum. Et c’est ce qu’on dit effectivement des véritables centres (qui sont bien plus des êtres que des endroits) : on ne saurait jamais les qualifier ; mais se dégage d’eux un indicible, un inimitable parfum, proprement irrésistible. C’est cela qui, de tout temps, a été qualifié de « musc ».

    #50025

    Thérèse
    Member

    Cher Yahya,
    Je lis régulièrement le forum et j’apprécie particulièrement vos réflexions sur les parfums. Je suppose que vous êtes parfumeur ?
    Il est vrai comme le dit si bien Abdes Salam que j’ai rarement (pourtant je lis beaucoup de forums et blogs) s’exprimer ainsi à propos du “sentir”.
    Je ne suis pas musulmane, mais j’ai lu un peu le Coran, Ibn Arabi et Rumi. Il me semble que le prophète Mohammed a dit un jour que “si tu as deux pains, vends-en un pour quelques narcisses, car si le pain nourrit ton corps, le narcisse nourrira ton âme”.
    Le christianisme est plus “puritain” quant aux parfums. Il y a eu même à une certaine époque des interdictions les concernant. Je pense que cela est une falsification de l’Evangile. N’est-il pas dit que Marie Madeleine “la pécheresse” a parfumé le Seigneur avec de l’huile de nard. J’avoue que j’éprouve un plaisir particulier à sentir le nard. Ce n’est pas dans un premier temps un “beau” parfum, mais je dirai qu’on en ressent la force, la vigueur, un lien avec le monde spirituel, tout comme l’angélique, mais elle est plus aérienne, sereine.
    Salaam,
    Therese

    #50026

    ichiro
    Member

    Non, je ne suis pas parfumeur. Je ne fais pour l’instant que sentir des odeurs, depuis six mois. Mais cette phase est essentielle pour devenir parfumeur si on le désire. Pour ma part, mon souhait est d’approfondir les senteurs pour ce qu’elles sont, sans me préoccuper de les associer dans un souci de composition (même si j’étudie déjà les relations que les unes et les autres peuvent entretenir entre elles), car je constate que la réflexion est vraiment courte sur le sujet. Peut-être ces quelques notes permettront-elles, un jour, d’élaborer un répertoire d’odeurs existant dans la nature, et servant de matières premières à la parfumerie.
    Concernant les religions, suivez votre intuition. L’essentiel est la bonne opinion de Dieu. Tous les prophètes sont frères, comme les perles d’une même chaîne. Toutes les religions convergent au centre, tabernacle de la réalité divine, coeur de chaque être vivant. L’essentiel est la réalité de Dieu, non sa représentation symbolique. Celui qui aime un prophète les aime tous. C’est votre cœur qui vous rappelle : « Marie Madeleine “la pécheresse” a parfumé le Seigneur avec de l’huile de nard ». Tout est dans le cœur : lorsque Marie Madeleine agit ainsi, elle ne se dit pas que c’est bien ou pas bien, elle le fait sans compter, sans calcul, sans réserve. C’est la confiance en Dieu qui l’a pousse à agir ainsi. C’est cela le « nard » : quand le cœur aspire à Dieu, rien, absolument rien ne lui résiste. Cette ouverture magnifique, grandiose, n’est ni d’orient ni d’occident : elle est ici, en nous, maintenant. C’est cette ouverture qu’a reconnue (et attestée) le Christ en acceptant ainsi d’être parfumé.
    Merci pour cette belle parole prophétique à propos du narcisse, que je ne connaissais pas. Vous me donnez l’envie de le sentir, ainsi que le nard et l’angélique.

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