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  • #49914

    ichiro
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    Divine surprise : voilà enfin l’odeur que je recherchais depuis si longtemps, que j’ai sentie pendant près de trente ans sans en connaître l’origine exacte ni l’appellation véridique. Je comprend mieux la place emblématique du nard dans les Evangiles : l’huile essentielle extraite du rhizome de cette variété de valériane donne en effet le ton principal de multiples fragrances que l’on qualifie, dans maintes parfumeries orientales, tantôt de « musc », tantôt d’ « ambre », selon la composition, et qui sont usuellement dédiées à la prière dans le monde islamique. Le nard constitue même la note prédominante d’une fragrance spécialement consacrée aux lieux saints de la Mecque et de Médine, c’est-à-dire aux villes de naissance et d’adoption du prophète qui a directement succédé au Christ. Cette sorte de signature olfactive, chevauchant les siècles, de prophète à prophète, nous donne ainsi le témoignage saisissant d’une filiation sacrée unique et ininterrompue.
    Le nard jatamansi (ou bhutajata, selon l’appellation sanskrit), que j’ai senti, cueilli au Népal, dégage une odeur sauvage, primitive, puissamment musquée, ambrée, boisée, légèrement épicée, assez montante, un peu terreuse, presque animale, comportant de profondes notes d’humus et de moisi. La senteur, chaude, lourde, entêtante, mais en même temps (et paradoxalement) très intérieure, reproduit fidèlement l’ambivalence (à la fois terrestre et céleste) propre au santal. On comprend mieux, à cette corrélation, le rapport au sacré, mais aussi la relation au Christ : c’est une odeur mâle, puissante et raffinée en même temps, dense et subtile, enveloppante et envoûtante, typiquement orientale, dont on aurait effectivement envie spontanément de s’oindre tout le corps. Ce parfum si singulier (et pourtant si familier) dépose sur la peau une note à la fois sourde et tenace, terreuse et âpre, devenant toutefois, avec le temps, délicatement herbacée, comme fleurie, laissant une empreinte subtilement ambrée et musquée sur la peau.

    #50100

    ichiro
    Member

    Comme le santal (et la rose), le nard est un parfum lourd, pesant, terrestre, qui, sans inspirer ouvertement le ciel (comme le néroli par exemple), comporte dans sa nature même quelque chose qui transcende les lois de la terre, et qui, au-delà même du ciel, semble rejoindre directement le monde de l’esprit. Ce statut révèle une loi très profonde: dans l’immanence de sa matière, le corps fixe les lois transcendantes de l’esprit, au-delà du monde intermédiaire figuré ici par le ciel (que l’on pourrait désigner, dans ce contexte, comme l’ensemble des représentations mentales ou symboliques – religieuses ou spirituelles – qui restent encore de l’ordre de la figuration). Ce que Léonard de Vinci synthétise ainsi : « notre corps est au-dessous du ciel, et le ciel au-dessous de l’esprit ». Il y a un rapport d’analogie inverse (mais rigoureusement complémentaire) entre corps et esprit, ce que résumait déjà la fameuse formule hermétique du moyen âge: Visita inferiora terrae, rectificando invenies ocultum lapidem, veram medicinam. On retrouve cette perspective dans cette parole si énigmatique du Christ: « où est le corps, c’est là que les aigles se rassemblent » Luc (XVII, 37). C’est le sens profond de l’Incarnation, du « et Verbum caro factum est » de l’Evangile : « Oui, le Verbe s’est fait chair, Il s’est abrité parmi nous, et nous avons contemplé Sa gloire » (Jean I, 14). Ce qu’un maître soufi du XVIII° siècle commentera ainsi: « là où est le monde des corps, se trouve également le monde des esprits ; là où est le monde de la corruption, est également le monde de la pureté. Là même où sont les mondes inférieurs, se trouvent les mondes supérieurs et la totalité des mondes. Et tout cela est contenu dans l’homme sans qu’il en soit conscient. N’en est conscient que celui que Dieu sanctifie, en recouvrant ses qualités par les Siennes et ses attributs par les Siens ». Le Christ ne cesse de faire référence au « retournement » nécessaire pour actualiser cette perspective: « si vous ne vous retournez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Règne des Cieux » (Matthieu XVIII, 3). Pour « naître d’en haut » (Jean III, 7), il faut en quelque sorte partir d’en bas, c’est-à-dire de la connaissance de soi, sans passer par le champ des représentations mentales ou même symboliques, ce que le successeur du Christ résumera ainsi : « celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur ». Le fameux passage biblique faisant référence au nard (« lorsque le roi est en son enclos, Mon nard donne son parfum ») reprend d’ailleurs cette position : c’est la reconnaissance du Soi en soi (« le roi en son enclos »), de l’immanence de Dieu au cœur même de l’être, qui permet de maintenir un lien effectif avec la Présence divine (s’illustrant justement par l’exhalaison du nard), quel que soit l’essoufflement, le desséchement, ou même, dans certains cas, la dégénérescence factuelle des formes traditionnelles.
    Dans le récit apostolique, le « retournement » est très emblématiquement mis en scène au travers de l’épisode de Marie de Magdala oignant les pieds du Christ avec « une livre d’un parfum de nard pur très coûteux » (Jean, 12, 3). L’onction qui, traditionnellement dans le Judaïsme, était un rite éminemment sacerdotal, réalisé par des prêtres pour consacrer un être à Dieu et transmettre une influence spirituelle, est ici effectuée comme à rebours (par en bas, non plus par en haut), par une femme, de surcroît qualifiée de « pécheresse », celle-ci accomplissant (tout au moins dans les récits de Jean et de Luc) l’onction des pieds du Christ au lieu de la tête (comme c’était alors l’usage), essuyant au surplus les pieds de ses cheveux. Pas de renversement plus saisissant : c’est la confiance inconditionnelle en Dieu qui permit à cette femme d’outrepasser les jugements défavorables portés à son égard, et d’engager cet acte véritablement insensé, tant il apparaissait alors, dans le contexte de l’époque, scandaleusement dispendieux (le coût du parfum équivalait pratiquement au salaire annuel d’un ouvrier) et donc absurde.

    #50101

    Thérèse
    Member

    Merci à vous Yahia et Abdes Salaam, j’avoue avoir été émue aux larmes par vos paroles si justes concernant le nard. Je l’ai ressenti tel que vous le décrivez.
    La première fois que je m’en suis “ointe” une chaleur étonnante a envahi tout mon corps, me sentant comme délivrée, et non pas libérée, de tout le poids du passé, reliée au ciel et à la terre comme un preux chevalier trouvant le Graal sacré, enfin arrivée au port.
    J’ai réalisé une composition dans laquelle entre la rose du Maroc, le jasmin d’Egypte,la tubéreuse, la myrrhe, le Ylang-Ylang et une teinture de figue, que j’ai faite moi-même. je l’ai appelé Balkis. Une seule goutte me reporte en des temps immémoriaux,où passé, présent et avenir ne font qu’un : je me sens “Une” et la douleur devient légère.

    Therese

    #50102

    Ciao Thérèse,
    je suis bien content de savoir que tu composes des parfums.
    Le parfum est source de santé, d’équilibre et de spiritualité.
    Je te souhaite la bienvenue sur “La Voie du Parfum”.

    AbdesSalaam Attar
    Compositore Profumiere

    #50103

    ichiro
    Member

    Bien que sa senteur soit tenace, et même entêtante, le nard, à l’instar du santal (mais plus encore que lui), est un extraordinaire liant qui se marie à tous les parfums auxquels il s’associe. Il s’accorde à tous les bois, les résines, les fleurs, les épices, les plantes, les animaux, allant jusqu’à apprivoiser les senteurs les plus sauvages ou les plus difficilement mariables. La condition à observer est toutefois de simplement associer une seule goutte de parfum à sa fragrance, car c’est en général à ce dosage que la transformation optimale, dans la plupart des cas, se produit. Le nard constitue véritablement une panacée olfactive, délivrant la même profondeur ambrée, la même patine orientale aux parfums qu’il épouse, comme un générique pouvant décliner, autour de cette base, autant de fragrances qu’il y a d’associations. Cet exemple d’unité constante rayonnant dans une diversité générée à partir d’elle me semble unique.
    A vue de nez, ce qu’on appelle usuellement le « musc » dans les parfumeries orientales (auxquelles j’ai fait référence) me semble être, dans la plupart des cas, une composition associant au nard (note principale) le santal, certainement aussi le patchouli, sans doute également le benjoin, peut-être enfin l’hélichryse et la cire d’abeille, lui donnant cette patine assez nettement miellée qui lui est si caractéristique. Ce qu’on appelle en revanche (dans la majorité des cas) « ambre » me semble être tout simplement le nard (largement dominant), associé (selon des proportions diverses mais minoritaires) à l’ambre gris, au santal, au ciste, peut-être aussi à des épices comme le poivre noir, la noix de muscade ou le clou de girofle.

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