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    ichiro
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    La première fois que j’ai senti l’ambre gris, l’odeur d’excrément m’a paru si forte, si nauséabonde, que j’ai vraiment songé à délaisser ce parfum. Evidemment, dès le surlendemain, je n’ai pu m’empêcher d’y revenir, me raisonnant en songeant que « le fameux ambre gris » ne devait tout de même pas se résumer à cette pestilence.

    A nouveau, j’ai été saisi de prime abord par l’odeur fécale, mais, cette fois-ci, étant psychologiquement préparé, je l’ai en quelque sorte assimilée, et j’ai réussi à passer outre. Du reste, très rapidement, se dégage une douce et tendre odeur de cuir, fine, délicate, sensuelle, associée à des notes de mer, plus acides, pouvant évoquer l’algue, la mousse accrochée aux roches marines, qui apportent au parfum une touche organique très typée, très particulière.

    En note de fond, le parfum s’estompe assez rapidement, pour laisser sur la peau une senteur « incorporée », très assimilée au derme. Tout comme le musk, le parfum donne la sensation de retourner à la peau, de se résorber dans le corps. On se dit alors que cette odeur, si répugnante au départ, ne nous est finalement pas étrangère. Après tout, l’être humain ne fabrique-t-il pas lui-même ses propres excréments ? N’en est-il pas moins pour autant un être à part entière ? C’est la nature même de la vie. C’est avec humanité qu’il faut apprendre à sentir l’ambre : nous sommes en présence de « quelqu’un », pas de « quelque chose ». La mère qui lange son enfant ne fait aucun cas de l’odeur de ses selles : elle passe outre, elle aime un être, elle ne s’arrête pas à une odeur.

    Si l’on ne perçoit pas vraiment l’origine animale du parfum (on voit tout de même qu’il ne s’agit pas d’une plante, d’une fleur ou d’un arbre), on sent que c’est une matière organique vivante extraite d’un microcosme naturel. Là où l’ambre gris est vraiment fascinant, et peut-être unique, c’est que ses notes marines interpellent étonnamment la « mémoire génétique » : cette fragrance étrange, quasi « pré-historique », fait émerger de l’« inconscient olfactif » comme la réminiscence du milieu aquatique (placentaire) dans lequel l’être baigne, dès sa conception, lors de sa gestation de fœtus, avant de naître dans sa forme d’être humain. Il y a dans cette curieuse expérience « hormonale » une bien singulière impression de remonter ontologiquement le temps.

    #50057

    ichiro
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    Ambre gris (suite)
    Plus on sent l’ambre, plus on s’y attache. La première note, si désagréable au départ, devient ensuite le cachet, l’originalité de cette fragrance si typée, si singulière. Un ou deux jours après avoir mis le parfum sur la peau, on est étonné de constater que, inopinément, la senteur de l’ambre peut revenir brusquement à la conscience, comme une réminiscence spontanée.
    Après tout, si pendant tant de siècles, les hommes se sont tant intéressés à cette sécrétion intestinale qui, sortie de l’estomac du cachalot, ballotte pendant plusieurs années pour finalement échouer sur les plages, c’est qu’il y a peut-être, dans ce dépôt si mystérieusement transmis aux hommes par un des plus grands mammifères marins de la planète, comme une sorte de « message olfactif » qui, au-delà de sa fonction animale (et notamment reproductive), comporte une signification plus profonde.
    A ce sujet, il est tout de même difficile de passer sous silence le récit biblique du prophète Jonas qui, avalé par une baleine, est finalement régurgité par elle, du fond du ventre, pour être « ressuscité ». Dans cette allégorie, la baleine symbolise l’être lui-même, recélant, en son corps même, le germe de son immortalité. Ce qui peut signifier, du point de vue initiatique, que c’est en réalisant le fond de son identité (le fond de son « ventre ») que l’être parvient effectivement à sa délivrance.
    Force est de constater qu’il y a vraiment une analogie troublante entre ce récit symbolique, mettant en scène emblématiquement l’homme et la baleine, et l’évidence de ce fait que, depuis des siècles jusqu’à nos jours, l’homme ne cesse d’entretenir avec le cétacé cette relation étrange, presque « surréaliste », récupérant à son profit les boules puantes que le mammifère régurgite du fond des mers, pour en extraire le plus singulier des parfums.

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