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ichiro
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Comme le santal (et la rose), le nard est un parfum lourd, pesant, terrestre, qui, sans inspirer ouvertement le ciel (comme le néroli par exemple), comporte dans sa nature même quelque chose qui transcende les lois de la terre, et qui, au-delà même du ciel, semble rejoindre directement le monde de l’esprit. Ce statut révèle une loi très profonde: dans l’immanence de sa matière, le corps fixe les lois transcendantes de l’esprit, au-delà du monde intermédiaire figuré ici par le ciel (que l’on pourrait désigner, dans ce contexte, comme l’ensemble des représentations mentales ou symboliques – religieuses ou spirituelles – qui restent encore de l’ordre de la figuration). Ce que Léonard de Vinci synthétise ainsi : « notre corps est au-dessous du ciel, et le ciel au-dessous de l’esprit ». Il y a un rapport d’analogie inverse (mais rigoureusement complémentaire) entre corps et esprit, ce que résumait déjà la fameuse formule hermétique du moyen âge: Visita inferiora terrae, rectificando invenies ocultum lapidem, veram medicinam. On retrouve cette perspective dans cette parole si énigmatique du Christ: « où est le corps, c’est là que les aigles se rassemblent » Luc (XVII, 37). C’est le sens profond de l’Incarnation, du « et Verbum caro factum est » de l’Evangile : « Oui, le Verbe s’est fait chair, Il s’est abrité parmi nous, et nous avons contemplé Sa gloire » (Jean I, 14). Ce qu’un maître soufi du XVIII° siècle commentera ainsi: « là où est le monde des corps, se trouve également le monde des esprits ; là où est le monde de la corruption, est également le monde de la pureté. Là même où sont les mondes inférieurs, se trouvent les mondes supérieurs et la totalité des mondes. Et tout cela est contenu dans l’homme sans qu’il en soit conscient. N’en est conscient que celui que Dieu sanctifie, en recouvrant ses qualités par les Siennes et ses attributs par les Siens ». Le Christ ne cesse de faire référence au « retournement » nécessaire pour actualiser cette perspective: « si vous ne vous retournez pas comme des enfants, vous n’entrerez pas dans le Règne des Cieux » (Matthieu XVIII, 3). Pour « naître d’en haut » (Jean III, 7), il faut en quelque sorte partir d’en bas, c’est-à-dire de la connaissance de soi, sans passer par le champ des représentations mentales ou même symboliques, ce que le successeur du Christ résumera ainsi : « celui qui se connaît soi-même connaît son Seigneur ». Le fameux passage biblique faisant référence au nard (« lorsque le roi est en son enclos, Mon nard donne son parfum ») reprend d’ailleurs cette position : c’est la reconnaissance du Soi en soi (« le roi en son enclos »), de l’immanence de Dieu au cœur même de l’être, qui permet de maintenir un lien effectif avec la Présence divine (s’illustrant justement par l’exhalaison du nard), quel que soit l’essoufflement, le desséchement, ou même, dans certains cas, la dégénérescence factuelle des formes traditionnelles.
Dans le récit apostolique, le « retournement » est très emblématiquement mis en scène au travers de l’épisode de Marie de Magdala oignant les pieds du Christ avec « une livre d’un parfum de nard pur très coûteux » (Jean, 12, 3). L’onction qui, traditionnellement dans le Judaïsme, était un rite éminemment sacerdotal, réalisé par des prêtres pour consacrer un être à Dieu et transmettre une influence spirituelle, est ici effectuée comme à rebours (par en bas, non plus par en haut), par une femme, de surcroît qualifiée de « pécheresse », celle-ci accomplissant (tout au moins dans les récits de Jean et de Luc) l’onction des pieds du Christ au lieu de la tête (comme c’était alors l’usage), essuyant au surplus les pieds de ses cheveux. Pas de renversement plus saisissant : c’est la confiance inconditionnelle en Dieu qui permit à cette femme d’outrepasser les jugements défavorables portés à son égard, et d’engager cet acte véritablement insensé, tant il apparaissait alors, dans le contexte de l’époque, scandaleusement dispendieux (le coût du parfum équivalait pratiquement au salaire annuel d’un ouvrier) et donc absurde.