#50065

ichiro
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Civette
(solution alcoolisée en spray)
Une note urineuse ressort davantage, en tête, avec le spray. Mais toujours la même sensation confondante de tendresse qui s’impose. Comme avec le musc et l’hyraceum, nous sommes encore ici dans le registre du souvenir d’une relation ancestrale, primitive, de l’homme et de l’animal, à une époque où les deux genres cohabitaient pour se protéger des agressions de la nature. A chaque fois, le même choc émotionnel (comme si, à l’impact de cette brusque réminiscence, le cœur se brise de l’intérieur), lié à ce souvenir étrange, à la fois si lointain et paradoxalement si présent, que je ne peux (pour ma part) rattacher à un évènement précis de ma vie, mais que je suis bien forcé de situer (si l’on peut dire) au-delà de l’histoire, comme à l’origine ontologique de mon propre développement.
Peut-être, à ce titre, une des fonctions les plus essentielles (et les plus mal connues) de l’odorat est-elle justement (plus que les autres sens) de nous permettre, en invisible fil d’Ariane, de remonter dans le souvenir au-delà du cycle de vie que nous parcourons présentement, ou, tout au moins, de nous mettre en correspondance avec la partie de nous-même qui préexistait (si l’on peut s’exprimer ainsi) avant que nous adoptions la forme que nous assumons aujourd’hui.
Le plus troublant est que l’actualisation de cette correspondance s’effectue par la tonalité de l’émotion, c’est-à-dire en sollicitant le versant primitif, instinctif, infra-rationnel de l’intuition. De sorte qu’il y aurait peut-être matière à penser que, de même que l’intuition spirituelle (de nature lumineuse) nous donne le pressentiment limpide et éclairé des états supérieurs de l’être, prenant appui, dans le monde physique des sens, sur la faculté ontologique de l’ouïe (c’est un point qui demanderait évidemment à être précisé), l’intuition élémentaire quant à elle (de nature pour ainsi dire « enfouie ») nous donne, d’une part, le « ressenti » (par nature obscur ou, tout au moins, confus) de ces mêmes états (comme si on en ressentait l’empreinte olfactive), d’autre part (et c’est là le point clé) une sorte de pré-science primitive (là aussi indistincte) du monde qui a « précédé » (c’est une façon de parler) l’humanité constituant notre condition actuelle d’existence, tout ceci prenant appui, dans le monde des sens, sur la faculté ontologique de l’odorat. Sous cet angle, la spécificité métaphysique de l’odorat ne serait donc pas tant de nous permettre de « ressentir » des états (que l’intuition spirituelle nous permet d’atteindre plus directement et clairement par la conscience) que, sur un plan en quelque sorte cosmique, que de nous souvenir (de manière certes subreptice et fugace) du monde qui a « précédé » notre existence actuelle (auquel celle-ci est de toutes manières liée de par l’enchaînement logique qui détermine l’articulation des cycles de notre propre développement). Ainsi donc, si l’odeur que dégagent le musc, l’hyraceum et la civette nous fait irrésistiblement penser à l’époque primitive où l’homme cohabitait avec la bête, ce n’est pas tant que cette odeur nous renvoie au souvenir d’une période préhistorique révolue, mais, plus profondément encore, bien au-delà de l’histoire, et même de l’humanité, à la réminiscence ontologique d’un monde dont cette représentation primitive ne fournit que la transposition analogique. En clair, cette odeur ne représente pas tant pour nous une scène ayant survenu à l’aube de l’humanité que la configuration symbolique du monde qui a « précédé » notre humanité actuelle et qui s’inscrit dans le cadre (immuable, proprement intemporel) du développement ontologique de l’être lui-même. Pour finir ce point, on peut donc poser comme hypothèse que le « nez » est, pour l’homme, le sens privilégié par lequel il peut « sentir » (plus que comprendre) la relation logique (et ontologique) qui relie le monde qu’il occupe aujourd’hui au monde qui l’a « précédé » dans le cycle de son développement. C’est une manière d’actualiser le lien (de faire l’unité) entre les mondes que nous parcourons dans notre cycle, mais sur un plan purement primitif et émotionnel. Pour conclure, on pourrait dire que l’odorat, sur le plan métaphysique, est un sens purement « adamique ».