#50041

ichiro
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Cèdre du Maroc
Fatalité des préjugés : songeant à la majesté impavide de l’arbre, je m’attendais à une résine robuste, franche, puissante. La senteur de l’huile de cèdre déroute, de prime abord, par sa douceur, sa légèreté, sa finesse. De surcroît, cette essence ligneuse ne sent pas vraiment le bois : on flaire plutôt une odeur de « daim », feutrée, veloutée, raffinée, légèrement miellée, délicatement fruitée (on pourrait songer à un zeste d’agrume), subtilement fleurie. L’odeur est suave, distinguée, mais sans ostentation. La note reste discrète, réservée, pudique même: elle est féminine. Paradoxe tout de même: comment un arbre aussi altier, imposant, massif (dont la racine arabe du mot – QDR – qui a donné le grec Kédros, évoque effectivement l’idée de force, de pouvoir, de puissance) se développe-t-il à partir d’une essence aussi fine ?
En outre, la volatilité du parfum est étonnante : si on sort de la pièce où l’on est et que l’on y entre à nouveau, on constate que l’essence a embaumé la pièce, comme si on avait actionné un vaporisateur. L’huile de cèdre est aérienne : elle épouse l’air comme son parèdre, elle s’y dilate, s’y épanouit, s’y confond. C’est un parfum d’air, de cime, d’altitude, tout en évaporation, comme si la terre avait été oubliée. Paradoxe encore: comment une essence aussi légère a-t-elle nourri un bois aussi lourd, aussi résistant, aussi solide ?
Avouons-le: nous sommes en pleine perplexité. On sent bien que, derrière cette candeur ouatée, doucereuse, un rien banale, se dissimule comme une profondeur invisible : après la note de tête, si plaisante, demeure une note de cœur, très apaisante, imprimant une profonde sensation de paix. Mais tout se passe en silence, de manière imperceptible. Nulle emphase, nul émoi, nulle lourdeur : tout est de grâce, en nuance, en légèreté, et du poids d’une plume. Il faut s’y faire : le répertoire olfactif est ici celui des Anges ; il ne touche pas le sol. Y a-t-il seulement une odeur à ce mystère ?
L’esprit de ce parfum, de grande, de très grande sobriété, est de pure intériorité : il ne dit rien, n’exprimant que le silence ; il « est » ce qui ne peut se dire, devant se saisir par l’œil du cœur. Nous sommes ici dans l’essence du beau, non dans son apparence, car l’huile de cèdre est une essence, non un effet. Pour comprendre cet esprit, il faut s’identifier soi-même à sa nature. C’est ici tout son secret, que son évidence même dissimule : ne le perçoit que celui qui s’efface au point de s’y identifier.
On pourrait faire de grandes déclarations en disant que « l’huile de cèdre est la quintessence du parfum spirituel », mais tout ceci ne serait que verbiage: nous ne sommes plus ici dans l’ordre des représentations, mais dans la nature même de la Réalité. C’est pourquoi l’huile de cèdre n’est pas une senteur « sacerdotale » (comme l’encens, la myrrhe, ou le santal). Elle n’exprime rien de spirituel : elle est sacrée par essence.