#50022

ichiro
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Le près et le loin
Bien sûr qu’il faut savoir sentir (et apprécier) les matières premières à l’état pur. C’est d’ailleurs ce que j’ai fait avec les produits purs que tu m’as envoyés parallèlement aux sprays. Et ce n’est pas parce que je ne les ai pas tous commentés (je l’ai tout de même fait avec le musc, le santal, le cèdre, l’iris, les résinoïdes de ciste et de benjoin) que je ne les ai pas appréciés. Bien au contraire. Mais l’impression est pour moi parfois trop forte, trop intense (je pense à l’essence de rose, au castoréum pur) pour avoir la distanciation nécessaire me permettant d’en dégager une intellection nette et claire, et, partant, d’en transmettre une bonne lecture. De ce point de vue, c’est vrai que, pour moi, le spray peut m’apporter cette distanciation. Mais l’un ne va pas sans l’autre : je décode d’autant mieux le santal en spray que je l’ai d’abord senti (et apprécié) à l’état pur. Du reste, je préfère de beaucoup la matière pure que diluée (c’est pour cela que je commente surtout maintenant des huiles essentielles), mais l’usage n’en est pas du tout le même : le produit pur est une sensation forte, unique, irremplaçable. Mais parce qu’on la vit intensément, on ne la raconte pas toujours. C’est comme l’amour : dans l’expérience, on ne parle pas. Le goût pour le produit dilué relève, en revanche, d’une jouissance plus intellectuelle : c’est la joie de pouvoir comprendre ce que l’on a aimé. Mais ces deux sources de plaisir, si différentes soient-elles en nature (pas simplement en degré), ne sont pas contradictoires. Elles sont complémentaires : il est tout aussi bon de plonger dans la sensation pure que de pouvoir s’en dégager pour mieux en capter le sens, en décrypter l’intelligence. Les deux perspectives sont indissociables, il n’y a aucune dualité entre les deux.
Ce que je constate en revanche, c’est qu’on s’exprime bien peu dans le monde de la parfumerie. Les descriptifs d’odeurs, concernant les matières premières (ce qu’Edmond Roudnitska appelait « les fichiers d’odeurs ») sont étonnamment conventionnels, insipides, laconiques et ternes, comme si on ne pouvait transmettre en profondeur ce qu’on ressent. Que je sache, aucun ouvrage ne traite sérieusement du sujet. Et pourtant, il est la base même du métier de parfumeur : une grande partie de l’apprentissage se fait sur ce thème. Peut-être est-ce voulu pour entretenir le culte et le mystère, par crainte aussi de se voir voler une idée (crainte stupide: comment peut-on voler une idée ? Ce qu’on peut voler, c’est seulement sa forme. Or qu’est-ce qu’une forme sans l’esprit qui la soutient ? Les êtres ne réfléchissent pas, non pas parce qu’ils sont bêtes, mais parce qu’ils ne sont pas eux-mêmes), la rétention d’information, en France notamment (patrie de bien des grands parfumeurs), étant une spécialité de médiocrité nationale, a fortiori dans le monde si secret de la parfumerie.