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ichiro
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Encens
Un peu comme le santal, l’encens est un parfum difficile à sentir dans un premier temps. Il faut de l’éducation pour en capter toute la richesse. Complexe, singulier, l’encens échappe à tous les canons conventionnels, loin de l’image religieuse et quelque peu compassée qu’on lui prête d’ordinaire, notamment lorsqu’on le sent à la fumigation. C’est que le produit obtenu par extraction de l’huile essentielle va bien au-delà de l’odeur proprement dite, si naturelle soit-elle, puisqu’il en véhicule plus directement l’esprit. Ici, l’encens est complexe, profond, mystérieux : on se trouve comme subitement plongé dans un monde très ancien, antérieur à l’humanité actuelle. L’effet de dépaysement est si grand qu’il faut du temps pour capter ces senteurs étranges, l’insolite étant accentué par le fait que le parfum est non seulement très riche d’odeurs, mais aussi extrêmement mouvant, évoluant sans cesse, me faisant penser à ces paysages nordiques où le ciel, par l’illusion des nuages qui défilent à grande vitesse, poussés par un vent puissant, semble glisser au-dessus de la terre. Mais si l’explorateur fait l’effort de pénétrer cet inconnu, sans carte ni boussole, sans préjugés, l’expérience, unique et fascinante, devient une vraie découverte. En outre, plus on sent l’encens, plus on le découvre sous de nouveaux angles car, tel un diamant, il brille sous des facettes constamment changeantes.
Au départ, l’odeur peut être simultanément ou successivement citronnée, fleurie, résineuse, épicée, camphrée ou mentholée. Selon le moment, c’est la note hespéridée, balsamique, épicée ou camphrée qui prédomine, l’ensemble de ces tons se combinant chaque fois de manière différente, de sorte qu’on a une sensation particulière de stabilité dans le mouvement.
Vient ensuite la note la plus énigmatique, la plus déroutante du parfum : on perçoit d’abord une note chaude, lourde, nettement animale, presque fauve, se combinant de manière étrange avec les tons précités, donnant l’impression de sentir une fourrure parfumée. En réalité, l’odeur est hormonale, c’est vraiment la présence d’un être ; et il faut du temps pour s’acclimater à cette présence au milieu de ces senteurs. Le mariage est troublant car on se situe olfactivement à la croisée d’un genre, à la jonction de l’animal, du végétal, du floral et du balsamique, pouvant par exemple suggérer l’odeur de la civette associée à un floral ou un végétal.
En note de fond, le parfum s’estompe sur la peau, conservant cependant toute sa richesse, son mystère, sa profondeur, sa complexité, combinant des notes boisées, ambrées, balsamiques, fleuries, camphrées et épicées, l’élégance, la distinction de cette dernière mouture rappelant d’ailleurs l’odeur si noble et délicate de la résine qui se dégage à la fumigation.

L’autre caractéristique remarquable de l’encens est qu’il épouse de manière étonnante les parfums auxquels il s’associe, se fondant littéralement en eux, agissant comme en arrière-plan, de sorte que c’est le parfum auquel il se marie qui apparaît souvent en premier plan, mais comme enrichi ou transformé selon le cas par cette présence sous-jacente. On peut d’ailleurs penser que c’est en partie pour cela que l’encens a de tous temps été qualifié de parfum « mâle » : c’est en ne se mettant jamais en avant que son action de présence se fait le plus sentir, ce qui constitue bien la signature de la véritable autorité.
L’encens joue par exemple avec l’ambre gris, très volatile, un rôle remarquable de fixateur, lui conférant une tenue et une stabilité surprenantes. Il fond dans l’ambre, occultant ses notes les plus caractéristiques, pour l’épouser, l’enrichir de l’intérieur, ce qui donne une fragrance ambrée ample, généreuse, chaleureuse, puissamment aromatique, exhalant presque comme un arôme de vieux vin, sans pour autant oblitérer – et c’est là toute la grâce de ce mariage – la note si caractéristique de l’ambre gris. L’encens magnifie l’ambre.
L’encens joue ce même rôle de fixateur et d’amplificateur avec la civette, qu’il enrichit sans la dénaturer. Alors que le parfum de civette est fugace, avec l’encens, il perdure de manière étonnamment stable, sans perdre aucunement cette touche d’infinie tendresse qui lui est si caractéristique. Ici encore, l’encens fond dans la civette, conjuguant sa touche animale à celle de la civette pour produire une fragrance hormonale, chaude et feutrée, d’une douceur confondante. Avec le temps, la fragrance peut adopter une touche plus fleurie, rappelant comme en filigrane les notes hespéridées de l’encens.
Avec le castoréum, l’encens ne joue pas le rôle de fixateur, le parfum étant par lui-même tenace. En revanche, il le magnifie, se fondant dans sa note cuirée pour dégager un daim très élégant, pouvant parfois se transformer en aromatique délicatement fleuri, suggérant le styrax. Avec le temps, la senteur devient plus balsamique, avec des notes fumées qui rappellent le castoréum.
Avec la mousse de chêne, l’encens ne joue pas non plus le rôle de fixateur mais d’amplificateur en renforçant sa note ambrée. Au début, la fragrance, très originale, laisse émerger des notes assez fauves, proches du castoreum, en alternance avec les effluves marins de la mousse. Puis elle se stabilise pour produire un parfum hormonal rappelant puissamment l’ambre gris. A la longue, les notes hormonales s’estompent, le parfum devenant plus boisé, presque vert, laissant émerger quelques touches hespéridées de l’encens.
Combinée à l’encens, la rose, quant à elle, adopte d’emblée une note délicieusement camphrée, pour développer ensuite une senteur florale, chaude et hormonale, très fine.

Myrrhe
L’odeur de tête, très forte, fait immédiatement penser au suc de réglisse. La note, très agréable, très sensuelle, voluptueuse même, est à la fois fruitée et boisée. En s’épaississant un peu, elle fait également penser à la figue, mais à une figue bien mûre, éclatée, caramélisée par le soleil, venant d’un vénérable figuier qui, quelque part en orient, aurait été chauffé à blanc toute la journée par la canicule. L’atmosphère est chaude, lourde et comme alanguie. On sent cette odeur réglissée et fruitée à la fumigation de la résine, mais ici elle apparaît dans toute sa force, sa sensualité, de manière beaucoup plus charnelle.
Au fur et à mesure que l’odeur s’approfondit sur la peau, le cachet balsamique de la résine émerge lentement, donnant alors à la fragrance une note plus ambrée, moins fruitée, plus fine, plus subtile, plus élégante, mais toujours très aromatique, parfumant la peau très longtemps. C’est ce cachet ambré, chaud et sensuel qui constitue sa note de fond, tenace sur le long terme.

Comme l’encens, la myrrhe épouse parfaitement les parfums, mais en procédant d’une manière inverse conduisant cependant au même but : au lieu d’occulter ses notes les plus caractéristiques pour effectuer, comme l’encens, une sorte de fusion en arrière-plan, la myrrhe développe tout au contraire ses notes les plus sensuelles, ce qui contribue cependant à enrichir, renforcer et magnifier les senteurs auxquelles elle se marie, en les enveloppant de toute son ampleur aromatique. C’est sans doute pour cela, là aussi, que la myrrhe a toujours été qualifiée de parfum « femelle », puisque c’est en exprimant si généreusement et si positivement ce qu’elle est que sa contribution aux parfums auxquels elle s’associe devient si enrichissante. Comme on va le voir, le résultat, surprenant, original, est ravissant.
La myrrhe magnifie l’ambre gris en amplifiant son caractère ambré, en le réchauffant, ce qui produit un aromatique très sensuel, à la fois fin et puissant, sorte d’ambre fruité vraiment irrésistible. Comme l’encens, la myrrhe joue le rôle ici de fixateur.
Elle se marie tout aussi bien avec la civette (jouant encore ici le rôle de fixateur) dont elle aromatise la note animale, en lui donnant une ampleur chaude, sensuelle et fruitée merveilleuse.
La myrrhe épouse remarquablement le castoreum, dont elle relève le cuir pour lui donner une ampleur terriblement sensuelle. Le résultat est spectaculaire : l’arôme, sorte de figue cuirée ou de daim fruité, boisé très aromatique, est irrésistible.
Comme pour l’ambre, la myrrhe enrichit la mousse de chêne en réchauffant ses notes ambrées, relevant ses notes boisées, ce qui produit là encore un aromatique très original.
Avec la rose cependant, le niveau de l’échange change, car ici on devrait vraiment parler d’union, tant les senteurs réciproques de l’une et de l’autre se confondent, s’entrelacent, pour finalement se neutraliser dans cette étonnante relation. L’acidité de tête de la rose, ainsi que son envoûtante sensualité florale, sont ici littéralement absorbées par cette fusion. De même, les puissantes senteurs fruites et ambrées de la myrrhe s’évanouissent ici comme si elles n’avaient jamais existé. De cette extinction réciproque (marque insigne de l’amour), naît un parfum floral extrêmement fin, très délicatement ambré, très subtilement réglissé, d’une merveilleuse suavité. Fleur nuptiale : sorte d’hélichryse ambrée.
Le choc est encore plus saisissant avec l’encens. Ce n’est pas pour rien que l’on parle depuis toujours de polarité entre l’encens et la myrrhe, chacun représentant une sorte de pôle olfactif dont le mariage signifie l’union des contraires, équivalant donc à la totalité parfaite. Lorsqu’ils s’unissent, encens et myrrhe s’évanouissent littéralement, ce qui produit une sorte de « blanc » olfactif impressionnant, me faisant personnellement penser au ressac des vagues lorsqu’elles reviennent vers l’océan: on a l’impression que tout se retire brusquement, comme au moment de la mort. Cette impression de blanc olfactif n’est certainement pas fortuite, l’étymologie même du mot oliban, désignant l’encens, évoquant, à travers sa racine arabe LBN, l’idée première de blancheur. La grâce est que, de ce blanc, de ce grand silence, émerge, transparent, diaphane, un parfum balsamique très délicat, subtilement ambré et fruité, d’une subtilité rare, qui lentement prend corps. A ce moment, on touche à peine sur terre. Le produit de l’amour, c’est la paix.

Styrax
On pense immédiatement à l’amande ; et même, plus anecdotiquement, à ces petits pots ronds de colle blanche, munis d’une spatule, que l’on a à l’école lorsqu’on est enfant. L’odeur est délicieuse, très aromatique et surtout très délicate. Très vite, la première note s’estompe un peu, laissant apparaître, comme en filigrane, une senteur raffinée de gousse de vanille, avec une pointe florale très délicate, mais aussi une touche subtilement fruitée, comme framboisée. On se rend compte cependant que la note beurrée de l’amande reste sous-jacente, comme note de fond, donnant une texture veloutée à la fragrance, associée également à une infime touche balsamique en arrière-plan. S’il n’y avait pas cette note de fond amandée, l’atmosphère serait tellement diaphane, légère et aérienne, qu’elle serait presque irréelle. Mais justement, le beurre très fin de l’amande apporte une douceur ouatée à ce parfum, et surtout une touche maternelle extrêmement tendre, intime, qui fait penser à l’odeur de corps de maman. On songe inévitablement à l’iris, mais en plus chaud, en plus doux, en plus tendre.
Du reste, si on conjugue le styrax à l’iris, on a la sensation confondante de se retrouver brusquement blotti, de nombreuses années en arrière, contre le sein de maman. Le parfum, d’une infinie tendresse, d’une sérénité totale, dégage une paix néo-natale émouvante, donnant cependant aussi la sensation d’une régression infantile qui me fait mieux comprendre mes résistances vis-à-vis de l’iris. Ce qui est intéressant ici, dans ce couplage, est que les notes froides et presque acides de l’iris sont comme absorbées dans la ouate, doucement réchauffées par la tiédeur hormonale du styrax.
Plus prosaïquement, je verrais bien cette fragrance comme parfum d’ambiance dans les magasins pour bébé.
Volatile, le styrax possède la particularité, tout comme le bois de rose, de maintenir cependant une note de fond ténue mais persistante. Associé d’ailleurs au bois de rose, le styrax fixe les notes les plus volatiles de celui-ci, tandis que ces dernières enrichissent sa senteur amandée, lui procurant un corps aromatique plus sensuel, plus ample.
Comme on le constate, le parfum dégagé par l’huile essentielle du styrax est beaucoup plus fin et profond que celui sucré, doucereux, mielleux et presque sirupeux qui s’exhale de la fumigation.